YIN YANG and THE CITY 10
YIN YANG STRATOCASTER
(photo : bsf)
(texte et photo specially dedicated to GT)
(digression musicale : ce guitariste sur la photo, c’est Caspar Brötzmann, fils de Peter Brötzmann, saxophoniste terrifiant du free-rock, membre de Last Exit (venu à Njp en 1986). Last Exit, est un des groupes de Bill Laswell (avec Material). Bill Laswell, fabuleux bassiste new-yorkais, est venu à Musique action, vers la fin des années 90 avec Massacre, un power trio anglo-américain mythique. Il est connu aussi pour avoir produit le premier album solo de Mick Jagger. Revenons à Caspar Brötzmann : il a fondé " Caspar Brötzmann Massaker ", un autre power-trio peu connu mais torride, strident et pugnace. Il existe à Nancy un groupe à peu près équivalent, c’est " Etage 34 ".Cd disponibles chez " Wave " rue des sœurs macaron, à Nancy ou au CCAM ( le guitariste de Etage 34, Dominique Répécaud… est directeur du CCAM ! )
Cette photo, je l’ai faite pendant le concert de C.Brötzmann à la salle des fêtes de Vandoeuvre en … Elle trône au format 40 x 60 au–dessus de mon bureau, dans un cadre à la votre cassée.
Fin de la digression)
Sur cette photo, il y a un retournement 9 – 6. Elle est pleine de mutations.
La musique de Massaker est bruyante et énergique : yang. Mais Caspar a les yeux fermés, il regarde la nuit : yin. Il est calme, serein, reposé : yin, toujours. On retrouve ici cette différence entre apparence et réalité : Caspar Brötzmann, look rock plutôt agressif, musique violente et hurlante (NB : Il est revenu à Musique action en duo avec F.M.Einheit, le percussionniste " fou " de Einstürzende Neubauten, qui " joue " de la perceuse, du marteau-piqueur, du parpaing cassé à la masse, de la tôle sciée à la scie électrique, etc….) tout cela est yang… comme apparence ! Mais la réalité qui émane de la photo, c’est que C.B. est calme, reposé, lent, donc Yin. C’est une idée qui est précieuse : contrairement à " ce qu’on dit ", un look piercing-métal-black-satan-etc… est une apparence de personnes qui peuvent être réellement adorables et cool. Il y a LL ou SL à Cormon ou ED ou BR à Chop’ qui sont vraiment adorables même avec des clous partout ! Cette apparence 9 est souvent le masque subtil d’une âme 6.
Dans cette photo il y a à la fois le 6 et le 9, une année entière de nuits étoilées pendant lesquelles les constellations ont tourné autour de la Polaire et se sont retournées. Il y a donc le pouvoir divinatoire de sentir une personne sensible dans un look et une musique plutôt hard. Dans cette photo, comme partout, il y a le point où tout bascule. Point en latin, ça se dit PUNCTUM….
Selon Roland Barthes, auteur d’un livre célèbre sur la photo (" La chambre claire " ), dans une photo il y a deux aspects différents du contenu : le STUDIUM et le PUNCTUM.
Le studium, c’est le contenu global d’une photo, son thème général, son titre. Ici : " Caspar Brötzmann en concert en Lorraine en 1991 ".
Le punctum, c’est un détail qui n’a aucun rapport avec le studium, qui le " lacère ", le renverse et hisse la photo dans une autre strate de la connaissance et de l’analyse.
Dans la photo présentée ici, il y a un punctum : la position des mains de Caspar B., tout en haut du manche et " à l’envers ", ce qui indique des sons pour le moins étranges (c’est Musique Action !). Position des mains qui évoque celle d’une tisserande, d’une brodeuse, d’une Pénélope (qui tisse le jour et défait la nuit : alternance 9/6 !) , qui passent l’aiguille à travers le tissu. Geste silencieux, patient, délicat, féminin, qui est le 6 dans ce rock très mâle, très 9. Ce geste évoque le point discret et presque invisible où passe le fil entre le dessous (6) et le dessus (9), geste cyclique 6/9/6/9/6… etc…. comme un battement de cœur. Point invisible, fil invisible, d’ailleurs Caspar a les yeux fermés. Quand les anciens chinois voyaient la Grande ourse à minuit, ils savaient où elle se trouverait le lendemain à midi alors que c’est invisible. Comme ils savaient où se trouvait le soleil à minuit. Si l’on regarde les cumulus flotter dans l’azur et que en même temps on sait deviner où se trouve la Grande Ourse, on a à la fois les yeux ouverts et fermés…
Ce guitar-hero à la forme d’un 9 (forme d’un œuf, qui contient tout), c’est la partie visible de la photo, ce que nos yeux ouverts voient, le studium, mais il exprime aussi le 9 inversé, 6, par cette féminité du visage et des mains, cette capacité de contempler l’invisible et de vivre la hiérogamie. Cette photo offre à notre regard sensible le balancement, l’oscillation entre le masculin et le féminin. Quelqu’un disait " Y a-t-il un paysage qui ne soit plein de celui qui l’a contemplé ? " Je rajoute : Cette photo n’est elle pas pleine d’une jeune fille qui la contemple et qui rêve d’être une rock-star ?! Balancement masculin-féminin, moi et un autre, échange d’attributs, hiérogamie.
C’est une photo noir et blanc.. c’est à dire yin/yang ! Ce même Roland Barthes évoqué plus haut expliquait que la photo noir-et-blanc contient par essence un balancement entre le noir et le blanc puisque l’épreuve papier provient d’un négatif : le blanc est devenu noir, la noir est devenu blanc et le gris clair gris sombre, le gris foncé gris clair,…hiérogamie, alternance yin/yang.
Kurt Cobain s’est suicidé. Je n’en connais pas la raison. Quelqu’un la connaît-elle ? Je crois une chose : il est certainement très dur de hurler son désespoir dans un micro devant une salle en délire. C’est comme Schubert (le piano trio in E-flat, dans Barry Lyndon) : c’est si beau, ça nous rend " heureux "… parce que c’est si triste, mélancolique. Ce 6 se retourne en 9 dans notre âme. La tristesse 6 du piano-trio ou de l’âme torturée de Kurt Cobain, c’est le négatif d’une œuvre exaltante et belle (9). Le même balancement que dans le tirage d’une photo en labo. Quand cet étirement entre le 9 et le 6 devient trop tendu - c’est ce qu’exprime Roger Waters à la fin de The Wall -, on craque…
Cette mutation du 6 en 9 trouve une manifestation dans :
1 – La musique de Frank Zappa, solaire, enjouée, sublimement virtuose.. et qui est au fond (c’est le négatif de la photo) une critique acerbe, amère et douloureuse de la société américaine.
2 – On peut dire la même chose de Mozart.
3 – Dans les textes de Pierre Desproges : " L’humour est la politesse du désespoir. " (Humour = 9, désespoir = 6)
4 – La peinture de Pierre Soulages qui crée la lumière (9) à partir du noir (6)
5 – Celle de Mark Rothko qui oscille entre dedans-dehors, sur-sous, lumière-ombre, surface-profondeur, noir et couleur avec une subtilité inégalée.
6 – Barry Lyndon de Stanley Kubrick où l’éclatante splendeur des images (chef op’ : John Alcott) est le négatif de la sombre noirceur des âmes des personnages dans une société au bord du gouffre.
7 – dans nos sourires et la réponse enjouée " Oui, ça va ! " quand au fond nous allons très mal.

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