KRAUTROCK 1
Il est risqué d’interviewer Lou REED. Celui-ci, sauvage et acariâtre, déteste les journalistes. Il y a quelques années, il accorda un entretien à Télérama. Bon courage les mecs !
C’était fatal. Le gros nul de Télérama posa en toute logique, dans sa suffisance de parigot patenté, la question qu’il ne fallait pas :
(à peu près) " Votre dernier album (ndlr : " New York ") est produit par Fred Maher qui en outre y joue la batterie. Vous avez toujours été en lien étroit avec l’avant-garde. (re-ndlr : Fred Maher est le batteur de Massacre (avec Bill Laswell et Fred Frith), une figure de proue de l’avant-garde new-yorkaise de la Kitchen et du Knitting factory, aux côtés de John King, DNA, David Moss, Nicolas Collins, Ikue Mori, Eliott Sharp, David Garland etc… Notez au passage que tous ces gens sont venus plusieurs fois à Musique action : qui a dit que Nancy était un trou ?) Réponse de Lou Reed :
" Foutez moi la paix avec l’avant-garde ! Tout le monde s’en fout et personne n’en parle… Vous en parlez, vous, de l’avant-garde ? (ndlr : tiens ! Prends ça dans les dents ducon, " critique à Télérama " !) C’est comme le Velvet ! Qu’est-ce que ça peut m’emmerder tous ces gens qui pâment avec ce groupe. Maintenant c’est trop tard ! C’était à l’époque qu’il fallait écouter, mais nous, pendant ce temps-là, on crevait la dalle ! J’ai donné avec l’avant-garde. Je n’en fais plus partie.. J’ai jeté l’éponge. Pourquoi n’interviewez vous pas plutôt Fred Maher ou ces gens-là "
Je connais des gens qui sont des nostalgiques de mai 68. De curieuse façon. D’abord, ils étaient comme moi en culottes courtes à l’époque. Mais surtout, ils imposent aux autres cette nostalgie. Si vous n’êtes pas nostalgique de mai 68, vous êtes un bourgeois. Drôle de confusion ! Il me semble que l’avenir est devant nous…. Et même ce gros friqué de Karl Lagerfeld, dandy parigot qui suinte les millions, le luxe, le parfum haut de gamme des top-models qui bossent pour lui et le cuir de sa Rolls, dit des choses plus intelligentes : " …car l’important n’est pas d’avoir fait mais de faire. Je n’ai pas envie de me souvenir de moi-même ! " Cette dernière phrase est magnifique.
Pour les 68’tards attardés, la musique s’arrête en 68. Pour eux, rien ne surpasse Led Zep ni Hendrix. Comme si le temps s’était figé. Mmouais… Jimmy Page est venu jouer pour la clôture des J.O. de Pékin…. Loin, loin, la révolte. Parce que les chinois et le rock, ça fait vraiment deux ! Ces nostalgiques ne savent pas que la meilleure musique baba extasiée et révoltée, c’était après 68…
Il faut dire à leur décharge que la France n’est franchement pas une terre musicale. La critique rock française est hémiplégique, passe sous silence des pans entiers de la musique rock. L’avant-garde, les marginaux, les créateurs hors normes, hop ! à dégager ! Même Zappa passe pour un comique, un rigolo (cf : Télérama) et quant à Yes c’est pompier et ça ressemble à de la musique classique. Après de milliers d’heures à écouter leurs dix premiers albums (soit 99,99% de l’œuvre de Yes ) je n’ai toujours pas trouvé en quoi cette musique ressemble à du classique. Bon. Mais ici, seules les idées comptent, cogito ergo sum. En France, les discours et les concepts surpassent la musique, ce n’est pas les musiciens qui font la musique mais les critiques. En France on n’écoute pas la musique, on la classe, on l’évalue. C’est pour cette raison que l’Allemagne est mille fois plus en avance. Pour diffuser la musique. Pour la créer.
Signe des temps ? Il vient de sortir en France la traduction d’un livre de Julian Cope, journaliste anglais que je n’apprécie pas particulièrement, " Krautrock sampler ", et jeudi 28 août, sur Arte (évidemment), un reportage allemand sur le " Krautrock ". Avec 35/40 ans de retard, se mettrait-on, dans notre provinciale France, à tendre une oreille vers le plus formidable mouvement musical des années 70 ?
Mes années lycée, c’était avant que je ne découvre Zappa, le jazz, Stockhausen, Feldman ou autres fous solitaires. Mes années lycée, c’était Yes et …le krautrock.
Qu’est-ce que le Krautrock ? A l’origine, c’est le titre d’une chanson de je ne sais plus qui et ce mot fut utilisé par la presse anglo-saxonne pour désigner le rock allemand des années 67/75. Cela signifie " Rock choucroute ". Comme disait Alain Dister dans " Pop et rock et colégram " : " Après le western-spaghetti, voici le rock-choucroute ! " Qu’est-ce qu’on rigole ! On disait aussi " Le rock planant " et ce même Dister de rajouter : " Mais le meilleur groupe planant allemand, c’est quand même Pink Floyd ! " Ah ah ah ! ! ! Tout cela est tout de même bien franchouillard ! Je suis désolé, mais question planer, quand on a écouté " ZEIT " de Tangerine dream, les Floyd – au demeurant un excellent groupe -, ça semble plus proche de Johnny Halliday que de ces extases glacées sidérales et sidérantes que des chevelus aux noms étranges concoctaient outre-Rhin dans un espace inconnu en France comme aux USA : la liberté sonore totale.
Vers le milieu de seventies, Rock et Folk publia un épais dossier sur le Krautrock dont l’exorde était à peu près celui-ci (j’ai passé des heures chez les bouquinistes de Fontenoy-la-Joute pour essayer de retrouver ce magazine, en vain…) :
" Le jour où les magazines allemands dresseront un tel panorama des groupes français, il n’y aura plus des soucis à se faire. Mais en attendant, nos cousins germains, avec leurs drôles de noms, leurs drôles de groupes, leurs drôles de machines et leur drôle de musique sont bien plus à même d’entamer le terrible bastion anglo-saxon ! "
Mais rien à faire, ça ne passait pas. Les fans de krautrock étaient montrés du doigt comme des gens étranges, marginaux, bizarres et probablement tarés. Au lycée, j’avais un surnom : " Klaus ". C’était amical, mais ça me mettait de côté aussi. " Klaus ", de Klaus Schulze, une figure légendaire du krautrock.
Alors aujourd’hui, Lou Reed dirait : " Vous faites chier, non seulement c’était à l’époque qu’il fallait écouter ça, mais en plus, maintenant vous devriez l’écouter plutôt que de rester en arrêt devant les brontosaures de Led Zep ou Hendrix ! Je ne dis pas que ce sont des gens inintéressants mais il faudrait peut-être passer à autre chose… " Led zep ou Hendrix, on ne reviendra pas sur l’importance de leur œuvre, mais doivent ils pour autant devenir l’arbre qui cache la forêt ? C’est drôle comme les gens ont peur de se promener en forêt, de s’enfoncer dans l’obscurité du bois. Là, pour le coup, les chinois sont plus malins que nous : là où nous avons tendance à une pensée à " un étage ", eux, c’est une pensée curieuse et stratégique à plusieurs étages : " Oui, mais après ? " Je m’adresse ici à tous ces quadra-quinquas qui nous bassinent avec Led Zep ou hendrix qu’ils viennent seulement de découvrir (sans toutefois les écouter vraiment, Jacques Brel ou Mozart sont prioritaires…) Mais vous on ne peut évidemment pas vous reprocher de ne pas l’avoir écoutée : d’une part vous habitez en France, terre musicale " nettoyée ", et d’autre part, j’avais votre âge quand cette musique commençait doucement à s’essouffler, déjà.
Alors je voudrais vous présenter ce mouvement si inventif, si libre, qui généra tant de génies visionnaires, qui inventa la world-music, la techno, la musique planante, la communauté musicale, le punk, la musique électro-pop, rien que ça, qui fut peut-être le plus ouvertement gauchiste en acte et pas seulement en paroles, de tous les mouvements de la musique pop. On dit de ce premier opus de Tangerine dream, " Electronic Meditation " (1969) qu’il fut le premier album punk de l’histoire. Il est peut-être bien le seul. Cette fulgurance atonale et déjantée resta unique, ses auteurs tournèrent la page aussitôt. Punk, c’est épuiser quelque chose, boire jusqu’à la lie et…..silence. Sans attendre. On y crut avec les Sex Pistols, et ce fut " la grande arnaque " (" the great R’n’R swindle ")… aujourd’hui, ils continuent de se singer eux-mêmes ! Pete Townshend dit : "La plus grande réussite des Sex Pistols, c'est la manière dont ils se sont séparés..." Oui, mais ils ont donné tort au brillant guitariste des who. Et ce qui me gêne dans les sex P. c’est que leur musique est suffisamment formatée et tactac poum pour permettre à des intellos rive-gauche de s’en réclamer, histoire de s’encanailler. Quant à The Clash, ils gueulaient, casaient leurs guitares (Pete Townshend faisait cela avant eux, Hendrix ou les Yarbirds le faisaient, même Johnny l’a fait, et ensuite… en s’en fout pas mal de tout ça. C’est un truc pour faire fantasmer les mecs de Télérama) mais leur musique… leur musique !.. Je suis désolé mais, London calling, ça peut très bien être repris par les petits chanteurs de Sainte Jeanne d’Arc…. Et au fond, ce n’est pas gênant, c’est agréable comme musique. Pour mettre dans la voiture le matin, c’est nickel, ça met d’humeur chantante… Electronic meditation, à la différence des sex pistols n’a jamais gueulé fuck ! en recyclant du rock que les Stooges faisaient déjà depuis la fin des sixties, electronic meditation c’est vraiment de la violence musicale car elle était dirigée vers la musique elle-même. A l’époque, Tangerine dream jouait essentiellement dans des clubs branchés et des galeries de Berlin, dans un environnement très arty… S’ils avaient joué cela en salle, ils les aurait vidées, ce dont les clash ou les sex étaient incapables : les groupes anglo-saxons sont quand même bien consensuels, les producteurs les formatent pour !
Deux albums après Electronic meditation, Tangerine dream sortait Zeit : un absolu de la musique planante, à mille milles du free-rock, quelque chose contenu tout entier dans la résonance d’un dernier accord, un dernier accord qui dure quatre faces, une musique qui commence quand basse batterie guitares se sont tues, quand les chœurs ou les cris se sont arrêtés… quatre faces de silence glacé après la rage punk dissonante et atonale de Electronic meditation : c’est ce que j’appelle des génies. Tout simplement des musiciens, des gens qui vivent dans la musique et non dans le discours et les apparences.
(suite au prochain numéro)