zhu lin qi xian

Yin yang 12. Intermède liquide...


(Photo : bsf, Catalogne 2008.)


L'eau : l'élément yin par excellence.


La transparence, la limpidité : caractère typique du yang.


Exemple de fusion, d'échange d'attributs.


La robe de la mariée, blanche (yang) cache le noir (yin)


..."La noirceur secrète du lait" disait quelqu'un...


Les hommes portent des vêtements toujours opaques : yin.


Les femmes portent souvent des vêtements transparents : yang.


Echanger cela, c'est retourner dans la mer,


les eaux cristallines, cette fusion du ciel, de l'eau et du sable...

Le sphinx de Shidu (1)

le 06/09/2008 à 10h02

LE SPHINX DE SHIDU
 
 
Le sphinx de Shidu -1
 


(première partie... c'est une longue histoire qui commence...)

 

L’erreur est de croire que le voyage nous enrichit. On dit toujours ça quand ion revient de voyage. Que c’était très beau, forcément (comme il fait toujours beau sur la plage) – je ne suis pas sûr que le Chine soit très belle, en tant que paysage physique et les villes sont laides et de plus en plus brutales, la merveilleuse Pékin se saignant pour devenir un décor de Blade Runner -, et ensuite que nous nous sommes enrichis.

Y’en a pas marre d’être toujours plus riches ? N’allons nous pas, en vérité, nous appauvrir ? C’est à dire lacérer les certitudes en un zigzag trop complexe, rapporter la mélancolie qui nous enlace avec le lent secret du monde, suivre le mouvement qui nous ramène boiteux au terroir, garder le silence de celui ou celle qui l’a regardé dans les yeux et ne peux plus rien dire.

Quand on voit de quoi les gens sont riches après être revenus de voyage, sans hésiter, je préfère être pauvre. On revient de Chine : " C’est un pays en plein développement ! "… C’est con d’avoir consommé tant de kérosène (pour un aller et retour Paris-Pékin, environ 550 kilos de kérosène par passager..) pour rapporter ce que n’importe quel mass-media ne cesse de nous bourrer le crâne.

La Chine, c’est très différent ! " Ici, on ne prend pas de risques à poser la question " en quoi ? " à ce nouvel érudit ! La réponse durera à peine deux secondes embarrassées et bredouillantes, alors que la Chine est effectivement un trésor inépuisable. Et ce serait un moindre mal : les " bavards " sur la Chine sont rarement passionnants… Quant à " les hommes sont yang et les femmes sont yin " : c’est de la métaphysique chinoise de la région de Vierzon. Bref, que de kérosène brûlé pour rien !

Pékin, dans une ruelle maussade perpendiculaire à l’avenue Nanmofang, dans une petite gargotte à midi, une dizaine de stagiaires de l’université Beigongda toute proche. Il y a avait les " nouveaux ", arrivés quelques jours auparavant seulement et les " anciens " qui terminaient leur stage de trois mois. Je faisais partie des premiers, mais je n’étais pas à mon premier séjour. J’étais le " vieux " de la bande, tout le monde avait entre 18 et 22 ans. Les seconds, fiers de leur " expérience " étaient prodigues en conseils en tous genres. Parmi eux, une était particulièrement " généreuse " et volubile, certainement très performante du côté du synapse car après trois mois à Pékin, son érudition était sans pareille. Et voilà qu’elle posa la question qui tue, l’énigme qui peut vous ouvrir la clé du monde : " …Et vous avez trouvé les endroits les moins chers ? "… Nous pénétrions là dans l’intimité des dieux et du sacré, attention, maintenant la Chine nous était ouverte ! Cette fille tarée, bien sûr, les connaissait ces fameux cénacles " où tout est moins cher ", faisant de la Chine un vulgaire Conforama, - toutefois je crois repérer une faille dans son érudition : " Qu’est-ce qui lui permet d‘affirmer que les endroits les moins chers qu’elle connaît sont bien les moins chers ? " : réponse, la portée de ses phares dans la nuit de sa suffisance -, et elle nous rappelait cette évidence : le voyage, c’est acheter ! Curieuse façon de s’enrichir !

Dans la touffeur malsaine d’un été pékinois, je buvais une bière assis à la terrasse du bar branché qui se trouve tout au bout de la rue Liulichang-Est, là où cette rue huppée, clinquante et attrape-touriste se dissout dans l’entrelacs de ruelles du vieux Pékin, au sud-est de Tiananmen. Ce bar est cher, c’est sûr : 20 yuan la bière Yanjing que l’on paye habituellement 4 ou 5 yuan. Mais pour une fois que je m’embourgeoisais à m’asseoir dans un fauteuil alors que d’ordinaire je bois assis par terre ! Et 20 yuan, ça ne fait jamais que 2 euros !

Les serveurs, debout au bord de la terrasse guettaient le chaland. Une européenne passa, 50-60 ans, une bobo adipeuse et bouffie que les serveur zélés invitèrent : " You’re welcome ! Please come in and have a drink ! " La pétasse, sans un sourire : " Certainly not ! You are too expensive ! ", dans un parfait globish, cet espéranto navrant du touriste, et sans le moindre sourire, juste sa fierté de parisienne rive-gauche. Elle ne parle pas un mot de chinois mais elle est dans le secret des dieux, elle possède le gai-savoir du vrai globe-trotter : elle connaît les prix ! ! ! (et dors très certainement dans un hôtel 3 étoiles, dépense 100 kuai par repas, ne prend le train qu’en " couché-mou ", et sera ce soir affalée dans un fauteuil rose fluo d’un bar huppé de Shishahai , et j’en passe…)

La rue Liulichang étant fort prisée par les touristes, ça n’est pas la seule anecdote désolante que j’y ai pu vivre. Une autre fois, quasiment au même endroit, mais assis par terre cette fois, toujours à me rafraîchir de quelque boisson gazeuse glacée, j’ai vu arriver un couple à l’air plutôt sympa, des jeunes, trentenaires. Lorsqu’ils virent, au bout de leurs derniers pas, que la rue partait en se tortillant dans les profondeurs populaires de Pékin sans autres commerces que des marchés hallal encombrés de mouches, de crachats et de chinois, monsieur dit : " Il n’y a plus rien par ici ! " et derechef entamer ensemble leur demi-tour convenu.

….Il n’y a plus rien ! ! ! ! Juste le " vieux " Pékin, mourant et encore si plein de vie ! Voilà ce qu’il y a ! … Mais pas de commerces à verroteries, donc rien à faire parce que.. rien à acheter ! Voyager, c’est acheter, encore une fois. Dommage. J’en avais les boules pour eux, ils avaient l’air plutôt cool….

Même rue, une autre fois encore. Je la remontais à pied et aperçut une famille – monsieur, madame, et les deux enfants, comme dans la pub - , plutôt aisés car ils s’étaient offerts les services d’une guide francophone individuelle. Ils descendaient la rue tranquillement et sans rien dire. D’ailleurs, que peut-on bien dire de la rue Liuilichang sinon qu’elle se situe à l’emplacement des usines où furent vernissées les tuiles de la cité interdite (c’est d’ailleurs le sens de liulichang) ? Je continuai de m’approcher d’eux et madame m’aperçut. Il était donc impératif, selon elle, de faire parade de son érudition à moi qui avait l’outrecuidance de me promener seul et non en groupe dans Pékin. Elle attendit manifestement que j’arrive à leur niveau, elle s’arrêta, désigna la maison qui était devant elle et qui eût pu être n’importe laquelle et s’exclama : " Ooooooooh ! Ce hutong est magnifique, vraiment très joli ! Vraiment, de tous les hutong de cette rue, c’est le plus raffiné ! " Je continuai ma progression vers mon vélo, sans rien laisser paraître, mais je pouffais intérieurement : Quelle remarquable érudition ! J’étais bluffé ! Bravo madame, vous avez réussi votre coup : je la raconterai aux élèves à la rentrée !… Je rappelle au passage qu’un hutong, toponyme pékinois, du mongol hottog " point d’eau ", désigne une ruelle et non les maisons qui s’y trouvent, pauvre conne !

Rue Nanluogu, quartier des tours de la cloche et du tambour, un autre hutong (très " joli " aussi !). Assis sur cette sorte de tabourets chinois suffisamment allongés pour qu’on puisse s’y asseoir à trois, je feuilletais tranquillement l’édition du jour du Beijing wanbao, devant l’auberge de jeunesse où je logeais avec ma famille. Le son des clochettes apparut dans cette calme ruelle, annonçant l’arrivée d’un troupeau de soi-disant " pousse-pousse " - ce sont en réalité des rickshaws - , qui promènent les touristes dans " le vieux pékin ". Pour beaucoup, il y a, au nord-ouest de la ville le " vieux Pékin ". C’est absurde, c’est de l’urbanisme européen plaqué sur cette ville. Le " vieux Pékin ".. c’est Pékin tout simplement ! Tout du moins… ce qu’il en reste. Si toutefois, ces gens savent que c’est au nord-ouest : ce serait dommage de ne pas se repérer dans Pékin : cette ville, au plan concentrique et orienté, est une mise en abîme de l’univers, il n’est pas inutile de savoir lire cette ville de cette façon : elle a été conçue pour ! Cela dit, je ne me moque pas : pour un touriste " pressé " par le programme et le guide chinois stressé, ce doit être évidemment délicieux de se laisser promener dans les hutong en rickshaw.

La colonne de rickshaw se rapprochait, je n’y prêtai guère attention, et soudain un touriste cria : " Stop ! Stop ! " La colonne pila, la voiture de tête juste devant l’auberge de jeunesse. Le touriste fébrile sauta du rickshaw et remonta la rue sur une petite dizaine de mètres, afin de photographier une entrée de " maison assez jolie ". Le plus drôle, c’était sa femme, paniquée et sidérée qu’elle n’avait que son visage incrédule, son regard suppliant, son souffle court et sa main tendue dans le vide pour dire " mais tu es fou ! remonte tout de suite ! tu vas te faire égorger ! " Je me souviens avoir lu dans un magazine de BD, un " reportage " réalisé à Pékin par deux jeunes reporters, des parisiennes " lookées " et branchées. Visite dans les hutong, chez un masseur (c’est très à la mode) et elle insistaient pour dire l’urgence que le thérapeute chinois termine les soins qu’ils leurs prodiguaient car : " Il allait faire nuit ! " et semblait impératif de sortir de ces quartiers avant le coucher du soleil. Pour y avoir traîné des heures en pleine nuit, je me dis que les fantasmes pas cher genre " c’est dangereux ", c’est facile, c’est pas cher et ça rapporte pas mal de frime.

Pendant que monsieur soignait ses cadrages et ses compositions, le chauffeur désœuvré promenait on regard qui tomba sur moi. Il me lança, heureux : " Ai ! Ni hui kan zhongwen, shi bu shi ! ? " " Hui yi dian’r " lui répondis-je. Il se tourna vers les touristes et leur dit en chinois : " Regardez ! Il y a quelque chose de plus intéressant ici ! Un " comme vous "qui lit le chinois ! " Bien sûr, personne ne comprenait rien mais comme il me désignait du doigt, les regards se rassemblèrent sur moi et la femme du photographe enthousiaste finit par m’apercevoir : elle me tira aussitôt la tronche et détourna ses yeux de ce spectacle insoutenable de provocation : c’est sûr, je suis un vrai salaud ! Elle qui se réjouissait de frimer devant ses copines au retour en leur annonçant qu’elle avait exploré le vieux-Pékin et ses coupe –gorge, qu’elle était donc une aventurière, elle découvrait que non seulement on pouvait y être assis tranquille la clope au bec mais qu’en plus, on pouvait être européen et lire le chinois. Je suis vraiment une ordure de lui avoir fait ça !

KR Intermède

le 06/09/2008 à 09h53

Pour un samedi 6 septembre 2008...

 Faust, groupe "kraut" sans pareil, des "musiciens qui n'en sont pas vraiment" disait quelqu'un, deuxième album ("So Far", pochette entièrement noire sur papier velouté, à l'opposé du premier album, entièrement transparent, y compris la galette), premier titre de la première face, sur une rythmique lancinante et sans états d'âmes comme la vitre couverte de pluie derrière laquelle on se cache :


"It's a rainy day, sunshine girl,


it's a rainy day, sunhine baby...


It'sa rainy day, sunshine girl,


It's a rainy day, sunshine baby...


It's a rainy day, sunshine girl,


It's a rainy day, sunshine baby...


It's a rainy day, sunshine girl,


It's a rainy day, sunshine baby...


It's a rainy day, sunshine girl,


It's a rainy day, sunshine baby...


It's a rainy day, sunshine girl,


It's a rainy day, sunshine baby...


It's a rainy day, sunshine girl,


It's a rainy day, sunshine baby...


It's a rainy day, sunshine girl,


It's a rainy day, sunshine baby...


it's a rainy day, sunshine girl..... etc....



KRAUTROCK 2

le 02/09/2008 à 10h57
KRAUTROCK 2

 

Comment un tel mouvement put-il éclore en Allemagne et pas en France ?

On peut déjà constater, ce n’est guère original, que Bach, Mozart, Beethoven, Schubert, Wagner, Stockhausen, la musique sérielle (Berg, Webern, Schönberg), la musique électronique, pour ne citer que cela, viennent d’Allemagne ou d’Autriche. Il ne s'agit pas d'une liste de nom mais bien de personnes qui ont fait avancer la musique, qui lui ont laissé une trace indélébile. Depuis deux siècles, la contribution de la France se limite à la musique concrète (Pierre Schaeffer, Pierre Henry) et à l'introduction masive des perscussions dans la musique (Berlioz, Varèse, les percussions de Strasbourg...)…

En ce qui concerne le rock, dans les années 60, la situation était claire : le rock est anglais ou américain. La France ne trouvait pas vraiment sa voie entre la reproduction docile de l’idiome anglo-saxon et la définition de ce label crétin : « Rock français ». Celui-ci a longtemps souffert de producteurs incompétents. Quand le rock français a vraiment commencé d’exploser, avec Téléphone (ou Indochine) c’est parce que ce groupe est allé se faire produire en Angleterre par George Martins (Beatles) ou par un ancien producteur des stones. En France, on imite le modèle anglo-saxon.

La France est fière, elle a gagné la guerre, elle fanfaronne et elle se regarde le nombril. Il y eut bien de beaux combats comme celui du Larzac. On disait « Non à la guerre, à bas l’armée » mais on disait aussi : « Gardarem lou Larzac ! » (« gardons le Larzac ») C'est-à-dire 1) : à bas la guerre 2) : vive la Provence et l’occitan. On n’aime pas la guerre car on est bien chez nous. D’ailleurs les influences folk furent prépondérantes en France : Stivell, Mélusine, Malicorne etc…

Or l’Allemagne déteste l’idée de terroir. Ils ne savent que trop bien où mènent les idéologies « du sang, de la terre et de la race ». Ils ont honte. Ils ont perdu la guerre et les américains sont chez eux. Ils portaient la blessure absurde du mur de Berlin. Ils étaient aux avant-postes de cette ambiance anxiogène de l’époque, la guerre froide. Les allemands (génération après-guerre) ne se sentent pas bien chez eux. Vous l’avez remarqué : aux moindres vacances, ils partent de chez eux.

Parce que les américains occupent leur territoire, ils connaissent très bien le rock. Aujourd’hui encore, les grands groupes anglo-saxons visitent la RFA bien plus souvent que la France. Mais surtout, il y avait Karlheinz Stockhausen !

Celui-ci, cantonné en France dans la sphère de la "musique contemporaine", sagement enfermé dans la case intello-élitiste, ne souffrait pas chez lui de cet élégant ostracisme. Il y avait en Allemagne une sensibilité organique et totale envers sa musique et sa démarche futuriste. S’il a influencé en France Michel Portal, le milieu jazz national éradique complètement cette paternité et produit les plus pénibles galipettes intello pour arriver à ses fins. Stockhausen assista au Fillmore West de San Francisco à un concert du Jefferson Airplane et il en est ressorti en disant : « Je me suis éclaté » Les deux fils de Stockhausen, Markus et Simon, font entre autres, du rock. Si Catherine Ringer (Rita Mitsouko) a effectué des stages avec Iannis Xenakis, elle doit bien être la seule à s’être ainsi « compromise » avec un autre monde que le binaire. Combien de membres de groupes rock allemands étaient d’anciens élèves de Stockhausen (et autres..), la liste serait trop longue !

Cette influence, c’était celle de « Kontakte », « Hymnen » et « Kurzwellen », trois œuvres électroniques majeures de Stockhausen. Kontakte, pour piano, percussions et sons électroniques (1960, soit quatre ans avant l’apparition des premiers synthétiseurs Moog ), fit l’effet d’une supernova dans le monde musical : un éclat sidérant, la synthèse spontanée d’une nouvelle forme de la musique. « Hymnen » (1966), œuvre électronique qui reste inégalée à ce jour, quatre faces en progression, la « Région IV » constituant un sommet cette « l’expérience limite »… Kurzwellen, pour percussions, piano, et divers autre instruments et des postes de radio ondes courtes et autres bidouillages électroniques : le monde apparaît comme disloqué, sur un océan céleste où flottent les débris du monde contemporain réduit à une épave noyée dans la vase. Des sons épars qui flottent comme des bouteilles jetées à la mer. Kurzwellen et Hymnen, une musique des sphères, d’un cosmopolitisme radical, une musique où l'on se sent planer comme un satellite. Hymnen, qui consiste comme son nom l’indique, à « massacrer » des enregistrements de divers hymnes nationaux, dont celui de l’Allemagne, à bien sûr été catalogué comme une provocation ordurière par les droites de tout poil, notamment allemandes. Les allemands ne s’exilent par seulement sur la côte d’azur ou la Costa brava, au Maroc ou en Afghanistan : ils flottent dans l’espace, signe du refus d’une culture nationale et expression d’une musique sans racines, sans nations, sans frontières, sans barrières, sans racisme. En ce sens là, Stockhausen fut le plus résolument rock et baba de tous les musiciens du XX° siècle, dès 1960…

Le rock allemand des années 70 était nourri de cet esprit là…

(A suivre…)

krautrock 1

le 30/08/2008 à 08h39
KRAUTROCK 1

 

Il est risqué d’interviewer Lou REED. Celui-ci, sauvage et acariâtre, déteste les journalistes. Il y a quelques années, il accorda un entretien à Télérama. Bon courage les mecs !

C’était fatal. Le gros nul de Télérama posa en toute logique, dans sa suffisance de parigot patenté, la question qu’il ne fallait pas :

(à peu près) " Votre dernier album (ndlr : " New York ") est produit par Fred Maher qui en outre y joue la batterie. Vous avez toujours été en lien étroit avec l’avant-garde. (re-ndlr : Fred Maher est le batteur de Massacre (avec Bill Laswell et Fred Frith), une figure de proue de l’avant-garde new-yorkaise de la Kitchen et du Knitting factory, aux côtés de John King, DNA, David Moss, Nicolas Collins, Ikue Mori, Eliott Sharp, David Garland etc… Notez au passage que tous ces gens sont venus plusieurs fois à Musique action : qui a dit que Nancy était un trou ?) Réponse de Lou Reed :

Foutez moi la paix avec l’avant-garde ! Tout le monde s’en fout et personne n’en parle… Vous en parlez, vous, de l’avant-garde ? (ndlr : tiens ! Prends ça dans les dents ducon, " critique à Télérama " !) C’est comme le Velvet ! Qu’est-ce que ça peut m’emmerder tous ces gens qui pâment avec ce groupe. Maintenant c’est trop tard ! C’était à l’époque qu’il fallait écouter, mais nous, pendant ce temps-là, on crevait la dalle ! J’ai donné avec l’avant-garde. Je n’en fais plus partie.. J’ai jeté l’éponge. Pourquoi n’interviewez vous pas plutôt Fred Maher ou ces gens-là  "

Je connais des gens qui sont des nostalgiques de mai 68. De curieuse façon. D’abord, ils étaient comme moi en culottes courtes à l’époque. Mais surtout, ils imposent aux autres cette nostalgie. Si vous n’êtes pas nostalgique de mai 68, vous êtes un bourgeois. Drôle de confusion ! Il me semble que l’avenir est devant nous…. Et même ce gros friqué de Karl Lagerfeld, dandy parigot qui suinte les millions, le luxe, le parfum haut de gamme des top-models qui bossent pour lui et le cuir de sa Rolls, dit des choses plus intelligentes : " …car l’important n’est pas d’avoir fait mais de faire. Je n’ai pas envie de me souvenir de moi-même ! " Cette dernière phrase est magnifique.

Pour les 68’tards attardés, la musique s’arrête en 68. Pour eux, rien ne surpasse Led Zep ni Hendrix. Comme si le temps s’était figé. Mmouais… Jimmy Page est venu jouer pour la clôture des J.O. de Pékin…. Loin, loin, la révolte. Parce que les chinois et le rock, ça fait vraiment deux ! Ces nostalgiques ne savent pas que la meilleure musique baba extasiée et révoltée, c’était après 68…

Il faut dire à leur décharge que la France n’est franchement pas une terre musicale. La critique rock française est hémiplégique, passe sous silence des pans entiers de la musique rock. L’avant-garde, les marginaux, les créateurs hors normes, hop ! à dégager ! Même Zappa passe pour un comique, un rigolo (cf : Télérama) et quant à Yes c’est pompier et ça ressemble à de la musique classique. Après de milliers d’heures à écouter leurs dix premiers albums (soit 99,99% de l’œuvre de Yes ) je n’ai toujours pas trouvé en quoi cette musique ressemble à du classique. Bon. Mais ici, seules les idées comptent, cogito ergo sum. En France, les discours et les concepts surpassent la musique, ce n’est pas les musiciens qui font la musique mais les critiques. En France on n’écoute pas la musique, on la classe, on l’évalue. C’est pour cette raison que l’Allemagne est mille fois plus en avance. Pour diffuser la musique. Pour la créer.

Signe des temps ? Il vient de sortir en France la traduction d’un livre de Julian Cope, journaliste anglais que je n’apprécie pas particulièrement, " Krautrock sampler ", et jeudi 28 août, sur Arte (évidemment), un reportage allemand sur le " Krautrock ". Avec 35/40 ans de retard, se mettrait-on, dans notre provinciale France, à tendre une oreille vers le plus formidable mouvement musical des années 70 ?

Mes années lycée, c’était avant que je ne découvre Zappa, le jazz, Stockhausen, Feldman ou autres fous solitaires. Mes années lycée, c’était Yes et …le krautrock.

Qu’est-ce que le Krautrock ? A l’origine, c’est le titre d’une chanson de je ne sais plus qui et ce mot fut utilisé par la presse anglo-saxonne pour désigner le rock allemand des années 67/75. Cela signifie " Rock choucroute ". Comme disait Alain Dister dans " Pop et rock et colégram "  : " Après le western-spaghetti, voici le rock-choucroute ! " Qu’est-ce qu’on rigole ! On disait aussi " Le rock planant " et ce même Dister de rajouter : " Mais le meilleur groupe planant allemand, c’est quand même Pink Floyd ! " Ah ah ah ! ! ! Tout cela est tout de même bien franchouillard ! Je suis désolé, mais question planer, quand on a écouté " ZEIT " de Tangerine dream, les Floyd – au demeurant un excellent groupe -, ça semble plus proche de Johnny Halliday que de ces extases glacées sidérales et sidérantes que des chevelus aux noms étranges concoctaient outre-Rhin dans un espace inconnu en France comme aux USA : la liberté sonore totale.

Vers le milieu de seventies, Rock et Folk publia un épais dossier sur le Krautrock dont l’exorde était à peu près celui-ci (j’ai passé des heures chez les bouquinistes de Fontenoy-la-Joute pour essayer de retrouver ce magazine, en vain…) :

Le jour où les magazines allemands dresseront un tel panorama des groupes français, il n’y aura plus des soucis à se faire. Mais en attendant, nos cousins germains, avec leurs drôles de noms, leurs drôles de groupes, leurs drôles de machines et leur drôle de musique sont bien plus à même d’entamer le terrible bastion anglo-saxon ! "

Mais rien à faire, ça ne passait pas. Les fans de krautrock étaient montrés du doigt comme des gens étranges, marginaux, bizarres et probablement tarés. Au lycée, j’avais un surnom : " Klaus ". C’était amical, mais ça me mettait de côté aussi. " Klaus ", de Klaus Schulze, une figure légendaire du krautrock.

Alors aujourd’hui, Lou Reed dirait : " Vous faites chier, non seulement c’était à l’époque qu’il fallait écouter ça, mais en plus, maintenant vous devriez l’écouter plutôt que de rester en arrêt devant les brontosaures de Led Zep ou Hendrix ! Je ne dis pas que ce sont des gens inintéressants mais il faudrait peut-être passer à autre chose… " Led zep ou Hendrix, on ne reviendra pas sur l’importance de leur œuvre, mais doivent ils pour autant devenir l’arbre qui cache la forêt ? C’est drôle comme les gens ont peur de se promener en forêt, de s’enfoncer dans l’obscurité du bois. Là, pour le coup, les chinois sont plus malins que nous : là où nous avons tendance à une pensée à " un étage ", eux, c’est une pensée curieuse et stratégique à plusieurs étages : " Oui, mais après ? " Je m’adresse ici à tous ces quadra-quinquas qui nous bassinent avec Led Zep ou hendrix qu’ils viennent seulement de découvrir (sans toutefois les écouter vraiment, Jacques Brel ou Mozart sont prioritaires…) Mais vous on ne peut évidemment pas vous reprocher de ne pas l’avoir écoutée : d’une part vous habitez en France, terre musicale " nettoyée ", et d’autre part, j’avais votre âge quand cette musique commençait doucement à s’essouffler, déjà.

Alors je voudrais vous présenter ce mouvement si inventif, si libre, qui généra tant de génies visionnaires, qui inventa la world-music, la techno, la musique planante, la communauté musicale, le punk, la musique électro-pop, rien que ça, qui fut peut-être le plus ouvertement gauchiste en acte et pas seulement en paroles, de tous les mouvements de la musique pop. On dit de ce premier opus de Tangerine dream, " Electronic Meditation " (1969) qu’il fut le premier album punk de l’histoire. Il est peut-être bien le seul. Cette fulgurance atonale et déjantée resta unique, ses auteurs tournèrent la page aussitôt. Punk, c’est épuiser quelque chose, boire jusqu’à la lie et…..silence. Sans attendre. On y crut avec les Sex Pistols, et ce fut " la grande arnaque " (" the great R’n’R swindle ")… aujourd’hui, ils continuent de se singer eux-mêmes ! Pete Townshend dit : "La plus grande réussite des Sex Pistols, c'est la manière dont ils se sont séparés..." Oui, mais ils ont donné tort au brillant guitariste des who. Et ce qui me gêne dans les sex P. c’est que leur musique est suffisamment formatée et tactac poum pour permettre à des intellos rive-gauche de s’en réclamer, histoire de s’encanailler. Quant à The Clash, ils gueulaient, casaient leurs guitares (Pete Townshend faisait cela avant eux, Hendrix ou les Yarbirds le faisaient, même Johnny l’a fait, et ensuite… en s’en fout pas mal de tout ça. C’est un truc pour faire fantasmer les mecs de Télérama) mais leur musique… leur musique !.. Je suis désolé mais, London calling, ça peut très bien être repris par les petits chanteurs de Sainte Jeanne d’Arc…. Et au fond, ce n’est pas gênant, c’est agréable comme musique. Pour mettre dans la voiture le matin, c’est nickel, ça met d’humeur chantante… Electronic meditation, à la différence des sex pistols n’a jamais gueulé fuck ! en recyclant du rock que les Stooges faisaient déjà depuis la fin des sixties, electronic meditation c’est vraiment de la violence musicale car elle était dirigée vers la musique elle-même. A l’époque, Tangerine dream jouait essentiellement dans des clubs branchés et des galeries de Berlin, dans un environnement très arty… S’ils avaient joué cela en salle, ils les aurait vidées, ce dont les clash ou les sex étaient incapables : les groupes anglo-saxons sont quand même bien consensuels, les producteurs les formatent pour !

Deux albums après Electronic meditation, Tangerine dream sortait Zeit : un absolu de la musique planante, à mille milles du free-rock, quelque chose contenu tout entier dans la résonance d’un dernier accord, un dernier accord qui dure quatre faces, une musique qui commence quand basse batterie guitares se sont tues, quand les chœurs ou les cris se sont arrêtés… quatre faces de silence glacé après la rage punk dissonante et atonale de Electronic meditation : c’est ce que j’appelle des génies. Tout simplement des musiciens, des gens qui vivent dans la musique et non dans le discours et les apparences.

(suite au prochain numéro)

 

©2006 - Bloxode.com est un service gratuit de Lexode.com - Prévenir d'un abus - Conditions d'utilisation