zhu lin qi xian

HISTOIRES TRADUITES

une voix chinoise

le 27/06/2007 à 14h23

Lors de mes examens de licence, j'ai eu, entre autres, à étudier pour les commenter 14 textes chinois. Beaucoup d'entre eux proviennent de manuels scolaires chinois pour lycéens, et sont selectionnés pour leur valeur littéraire, bien supérieure aux fadaises grises, tristes et indigentes des années Mao. D'autres textes proviennent d'un magazine, DUZHE ("lecteur"), très en vogue en Chine aujourd'hui, qui présente des dizaines de textes dont beaucoup sont d'auteurs inconnus, voire anonymes. Après la catastrophe de la "Révolution Culturelle", s'est développé en Chine une littérature dite "des cicatrices" (Shanhen Wenxue) : les chinois parlent des blessures morales infligées à eux-mêmes par les cruels délires maoïstes. Ce sont des chinois qui prennent le parole au coeur d'un monde qui les a écrasés, et qui les écrase encore pas mal. Ce type de littérature est très largement répandu maintenant dans la population, comme en témoigne ces essais parfois timides dont regorge le magazine DUZHE. C'est un espace qui permet à des citoyens lambda de s'exprimer. En ce sens, c'est une sorte de blog sur papier...


Parmi ces 14 textes à présenter à l'oral pour les examens, je n'ai pas résisté à l'envie de vous traduire l'un d'eux. Le polycopié ne précise pas le nom de l'auteur, mais il est certain qu'il s'agit d'une femme. Le voici :


"Je ne regrette rien !


Pour moi, la vie a été tantôt généreuse, tantôt indifférente. Tantôt elle m'a donné de la force, me tirant, optimiste, vers le haut ; tantôt elle m'infligeait des revers, me plongeant dans la désillusion. Tantôt mon coeur s'élevait comme un soleil, tantôt mes pensées plongeaient dans les ténêbres.


Je remercie la vie qui, finalement, semble m'avoir prise en affection, qui m'a enseigné ce principe essentiel qu'il nous faut avoir pour être un véritable être humain : ne rien regretter.


Je suis née dans une région sans long fleuve, sans plaine remarquable, sans hautes montagnes, sans collines moussues. Un lieu où il manque de nourriture, où il manque de vêtements, où il manque d'eau, où il manque de terres fertiles. Mais je ne le regrette pas, et pas du tout parce c'est mon pays natal. Comparé aux villes et aux bourgs, c'est un endroit où l'on a plutôt envie de disparaître de honte cent pieds sous terre, mais c'est un lieu où, générations après générations, la population s'est multipliée, et c'est aussi un lieu auquel, générations après générations, on s'attache, dans sa pauvreté, sans jamais le laisser dépérir malgré l'exode de ses enfants. Après tout, s'il y a bien le soleil en ville, il y a le même ici. Il y a la lune en ville, il y a la même ici....


En entrant à l'école, j'étais pleine d'espoir : je pouvais bien avoir 20/20 à tous mes devoirs. Mais une fois passé la porte de l'école après la classe, je n'arrivais pas à exaucer mes voeux... Mais je ne le regrette pas. Les anciens disaient : "En visant le sommet, on atteint au moins le milieu !" Ce désir d'avoir 20/20 était pour  moi comme un phare, une balise, un aimant, et a empli mes années d'école de cette lutte opiniâtre et heureuse. J'ai toujours rêvé d'avoir 20/20, je n'ai pas pu intégrer l'université "Beida" (NDT : l'université de Pékin), tout juste ai-je finalement pu entrer à celle de Lanzhou ( ndt : capitale de la province du Gansu, ouest de la Chine, plutôt pauvre et déserte)


J'ai toujours rêvé d'être une romancière, mais mon emploi, aujourd'hui, consiste à confectionner des robes de mariée. Je ne regrette rien. Certes pas parce que j'aurais perdu tout esprit de lutteur, mais c'est comme si, en voulant atteindre le soleil, je ne pouvais emporter avec moi que le clair de lune. Ainsi, j'emporte au moins la pleine lune dans ma peine, et ceci est merveilleux, bien sûr ! Et je savoure ces deux phrases : "Quand on s'impose de planter des fleurs, les fleurs ne poussent pas ; Quand on laisse pousser les saules, les saules sont florissants. " (Ndt : ceci renvoie au texte "Guo le chameau" qui se trouve dans le petit livre que je vous ai offert l'an dernier...) Bien sûr, ceci nécessite d'être disposé à la solitude (Ndt : mot-à-mot : "ëtre doux, sucré, à la solitude") et se contraindre au travail patient de la terre.


Un ami m'a demandé : "Tu ne fumes pas, tu ne bois pas, tu ne joues pas aux cartes, tu ne danses pas... Est-il vraiment possible que tu ne regrettes rien ?"


"Je ne regrette rien !" : ma réponse est franche et sincère. Je crois que chacun a ses propres règles de vie, et qu'il n'est en rien nécessaire d'être dominé par telle ou telle dépendance sous prétexte que celle-ci est courante et approuvée. Il ya des gens qui prennent des airs de héros virils dans leurs excès d'alcool, il y a des gens qui prennent l'air dégagé des hommes valeureux en fumant leurs cigarettes, d'autres qui tuent leur ennui dans les cartes, d'autres enfin qui croient tout savoir de leur corps et de leur âme parce qu'ils dansent grâcieusement. Je comprends les gens, mais moi, je suis moi. Et d'ailleurs, cette "quadruple abstinence" (tabac, alcool, jeux et danse) dégage un horizon en deça et au-delà duquel chacun se trouve selon ses actes  : les fumeurs ne pourront jamais connaître le goût d'une vie entière passée sans fumer, et ceux qui brutalisent leur personne à force d'ivresse alcoolique ne sauront jamais non-plus ce qu'ils pourraient devenir dans les yeux de ceux qui restent lucides.


Pourquoi la vie devrait-elle être entièrement consacrée à "ce que l'on veut" ? Tout ce qui se passe quand le coeur s'abandonne est éphémère, et il n'y a que le "je ne regrette rien" qui nous permette d'avoir le coeur libre et abandonné. Quand j'ai fait quelque chose de travers, je ne le regrette pas, je peux le rectifier, et peut même l'améliorer. Je voulais enfanter une fille, j'ai eu un garçon, je ne regrette rien, puisque la nature l'a voulu ainsi, et c'est comme cela...


Je ne regrette rien, vraiment, rien ! Parce que je ne regrette rien, je peux conserver éternellement un esprit serein."    (Trad : FP)

Je viens de lire dans un magazine chinois, "GEDIAO", une histoire rédigée par le comité de rédaction de ce magazine et qui m'a beaucoup plu. Une histoire de ce monde idéal qui est à portée de main. Hier après-midi je vous l'ai traduite.


"UN TRESOR VENU DU CIEL


(trad : FP)


La pluie tombait. La pluie, un mystère du ciel.


Sous mon parapluie, je remontais une ruelle déserte. Tout en marchant, je remarquai, sur le côté, une petite fille qui se tenait là, debout, toute trempée de pluie.


"Viens vite ! " lui lançai-je tout en lui offrant de s'abriter sous mon parapluie. La petite fille se précipita sous l'abri que je lui offrais. Elle avait peut-être 12 ans, assez boulotte, un oeil qui semblait plus gros que l'autre, mais au fond pleine de charme. Elle agrippa mon bras de sa petite main et me suivit dans notre lenteur.


"Où vas-tu comme ça ?" lui demandai-je.


"Oh... je ne sais pas vraiment, n'importe où..." dit-elle sans hésiter.


"Pour faire quoi ? "


"Je cherche quelqu'un... NON, je l'ai trouvé, je l'ai déjà trouvé. " Sa voix était pleine de félicité.


"Où est-elle, cette personne ? "


"Elle n'est plus à chercher.., c'est toi ! " me dit-elle en levant les yeux vers moi.


Si elle avait eu dix ans de plus, je serais peut-être tombé amoureux, mais en cet instant précis, je ne ressentis rien.


"Tu m'as trouvé, alors ? " dis-je en riant.


"Tu sais, j'ai trouvé un trésor, " dit-elle, "...mais je n'en veux pas. Je voudrais, un jour de pluie, offrir tout cet argent à la personne qui m'abritera sous son parapluie. "


"Je vois ! C'est donc moi cette personne !? " me risquais-je à lui demander.


"Oui. Alors je vais te donner ce trésor. " Elle plongea sa main dans sa poche. Je ne me sentais pas spécialement réjoui, tout au plus intrigué, c'est pourquoi je lui demandai à tout hasard :


"C'est vraiment un trésor tombé du ciel ! ? Et combien vas-tu me donner ? 5 mao, 7 mao ? (ndt : 0,05 ; 0,07 euro) "


"Non ! Cent mille yuans ! (ndt : dix mille euros)


"Dix mille !!! Et,...tu les as sur toi ?"


"Oui, je les ai sur moi...."


(...) Nonchalamment, la petite fille sortit de sa poche une belle liasse multicolore, et la plaça dans ma main. Je n'avais jamais vu à quoi pouvait ressembler une liasse de 10 000 yuans, et en une fraction de seconde, j'ouvris de grands yeux : mon dieu ! ... en fait d'argent, ce n'était que du carton tout barbouillé à l'aquarelle sur lequel était écrit : "100 000" !  C'était tout simplement les "billets" que cette petite fille avait fabriqués elle-même !


Je me mis à rire aux éclats : "Ha ! Ha ! C'est vraiment un trésor tombé du ciel ! "


" Qu'est-ce que tu appelles "un trésor tombé du ciel " ? "


"Ca n'est pas de l'argent, mais c'est un vrai trésor !. Merci ! Je le prends ..." et je mis cette "fortune" dans ma poche.


"Tu es déçu, n'est-ce pas ?... Mais moi, je ne suis pas déçue ! " La voix de la fillette était si claire.


"Pourquoi ? " ... "En fait, dit elle, j'ai lu un roman : dedans, une petite fille recevait beaucoup d'argent et elle décida de donner cet argent à la personne qui l'abriterait sous son parapluie un jour de pluie. Le lendemain, elle se mit à la chercher. "


" Elle l'a trouvée ?"


"Le lendemain, il ne pleuvait pas..."


"Et après ? "


"Après, il se mit à pleuvoir, mais personne ne fit attention à elle. Elle a passé la journée debout à l'abri d'un arbre. Il n'y eut que cet arbre pour la protéger de la pluie. Alors, à la fin, elle pleurait et elle mit l'argent dans un trou de la l'arbre..."


"C'est tellement triste ..... "


"Mais, je ne voulais pas y croire. Je pensais que cela ne pouvait pas être aussi moche. Alors j'ai décidé d'essayer. "


"Alors donc, tu as essayé ? " lui ai-je demandé.


"Oui, et vraiment je ne suis pas déçue ! "


Je la regardais. Ses deux yeux n'étaient pas si dépareillés, mais s'ouvraient à la fois grand et petit. C'étaient deux yeux brûlants de désir et émouvants. J'avais envie que ces yeux-là deviennent ceux de tous les enfants du siècle à venir.


La pluie tombait, et à travers son voile perçait un souffle au parfum délicieux.


"Tu n'as jamais pensé être déçue ?" lui demandai-je.


"Si. Mais je ne suis pas déçue finalement."


Elle serrait mon bras encore plus fort. Je réalisai subitement que tout ceci était vraiment merveilleux. Comme si un voile de pluie me caressait le coeur avec les mots imperceptibles d'une confidence. (...)



"Le problème, c'est qu'en vrai, je n'ai pas de trésor ! " dit la fillette comme en s'excusant.


" Oh mais si ! Nous avons tous les deux reçu un vrai trésor ! "


"J'ai compris : ce n'est pas de l'argent, mais c'est un trésor, n'est-ce pas ?"


 "Oui. vraiment, c'est cela.... un trésor..."


La pluie avait tout détrempé et faisait briller le monde d'une lumière cristalline.


Arrivés à une station, je l'ai accompagnée jusqu'à ce qu'elle monte dans son bus. Celui-ci fendit la pluie et disparut au bout de la rue... J'étais seul maintenant sous mon parapluie et continuai de marcher. La pluie se déversait sur ce petit toit qui me couvrait, dans une tendresse infinie..."

"les grenadiers"

le 01/11/2007 à 14h23

"Les grenadiers de la maison à cour carrée" une histoire de LIU Yanmin, née en 1964.


Notes : grenadier : arbre sur lequel poussent les grenades (notez que la grenadine n'est pas le sirop de grenade !) Maison à cour carrée : type d'habitat chinois, très implanté à Pékin, mais aussi dans de nombreuses autres villes chinoises. Maisons organisées autour d'une cour centrale : le centre, cinquième dimension cardinale en chine. (Cf : une photo dans le blog, avec deux enfants.)


"C'était une vieille maison à cour carrée. On dit qu'elle fut la propriété d'un marchand étranger qui quitta la Chine à la fin des années quarante (Ndt : tiens donc !... 1949....) Par la suite, la maison rentra dans le giron national, devint propriété de l'état, et l'usufruit en fut accordé à un écrivain.


Dans la cour de cette maison se dressaient deux grenadiers : l'un devant la fenêtre de la chambre latérale est et l'autre devant la chambre ouest. Ce dernier était relativement grand, atteignant le bord de la toiture, et en outre, il était très touffu, formant une boule compacte qui occupait pas mal d'espace dans la cour. Quant au grenadier à l'est, il était tout petit, malingre et sec.


Cette situation plongeait l'écrivain dans une grande perplexité parce que, si au début des années cinquante, période à laquelle il s'installa dans ces murs, les deux arbres avaient une taille équivalente, trente ans plus tard par contre, l'un avait grandi et l'autre semblait ne pas avoir changé.


Lorsque son activité d'écrivain lui laissait quelque temps libre, il y avait une chose qu'il aimait par dessus toutes, c'était s'assoir à côté du grenadier de l'est, allumer une cigarette, scruter autour de l'arbre, s'agenouillant parfois pendant un long moment, essayant de comprendre pourquoi cet arbre ne grandissait pas. Il pensa que s'il avait été gagné par la maladie, il serait mort depuis longtemps. Il était donc forcément sain et dans ce cas, en trente ans, il aurait du grandir et s'épanouir un minimum. Il pensa alors qu'il avait sûrement une carence de nutriments, il utilisa alors des engrais dont il arrosa la base du tronc, tout autour, et sans relâche pendant tout un été. Et malgré les innombrables seaux versés, le grenadier conserva son apparence de toujours.


Un jour, un couple d'étrangers assez âgés, venus faire du tourisme en Chine, s'engagea par la porte d'entrée, annonçant qu'ils souhaitaient visiter la maison. L'écrivain y consentit avec joie. Le couple pénétra dans la cour et ils semblèrent particulièrement émus. Sous la conduite de l'écrivain, ils vistèrent chaque pièce de la maison et enfin, lorsqu'ils remarquèrent la présence dans la cour des deux grenadiers, ils semblèrent tout-à-coup penser à quelque souvenir.... Monsieur dit en anglais : "Tu te souviens de ces deux grenadiers qui étaient en pot dans mon bureau ? J'avais si peur que personne n'en prenne soin dans cette débâcle !! Et je les avais enterrés directement avec leur pot !" Madame sembla se souvenir soudain, se précipita aussitôt devant le grand grenadier en disant : "Oh oui ! je me souviens !...Mais c'est étrange, l'autre n'a pas grandi !..."


L'écrivain comprenait l'anglais. Après le départ des deux visiteurs, il demanda à son fils de creuser la terre autour du tronc de l'arbre et découvrit ainsi que ses racines étaient encore retenues dans un vase en émail cloisonné. Celui de l'ouest avait aussi été enterré avec un même vase, mais celui-ci s'était décomposé depuis longtemps et les racines purent s'épanouir....


L'écrivain tressaillit d'émotion, retourna à son bureau, et, tout en promenant son regard parmi les brouillons épars sur la table, versa une larme...."


(Traduit du chinois par FP)


...... cette histoire, ...Guo le chameau,,... Zhuangzi....


un texte de LIU Yanmin

le 07/11/2007 à 14h46

TROIS JOURS ET CINQUANTE ANS


 

 

Un texte de LIU Yanmin, née en 1964.

Extrait de "Nuren shi shangdi pailai chengjiu nanren de " (" Les femmes sont envoyées par dieu pour sauver les hommes ") publié en Chine en 2007.

 

Traduit du chinois par FP

 

TROIS JOURS ET CINQUANTE ANS

 

C’était une cérémonie de mariage tellement particulière, le marié avait 72 ans, la mariée 70. Lorsqu’ils étaient jeunes, ils connurent un grand amour, et la raison pour laquelle ce mariage avait été différé jusqu’à ce jour tient dans ce que, en fait, tout le monde savait : il était parti à Taiwan et ça n’est que très récemment que lui et elle s’étaient enfin revus.

Cette cérémonie était présidée par le maire de la ville lui-même, et la télévision se chargeait de l’organisation. Depuis le cérémonial jusqu’à la présentation des lieux, rien n’était commun et c’est pourquoi l’événement suscita un très vif intérêt de la part des concitoyens. Mais lorsque le marié a annoncé à l’assemblée que pendant leur jeunesse ils ne se fréquentèrent que trois jours, tout le monde fut sidéré. Une cérémonie qui patiente cinquante ans après seulement trois jours amoureux, comment cela était-il possible? Il y avait sûrement une autre raison ! Il y eut même des gens qui se précipitèrent en masse sur la hot-line de la télévision pour accèder par téléphone au lieu même de la cérémonie, espérant bien obtenir des mariés une explication quant au pourquoi de la chose.

Le marié déclara : "Comment cela ne serait-il pas possible ? Les jours où nous nous sommes aimés ne sont peut-être que trois, mais nous avons pensé l’un à l’autre pendant cinquante ans. Dans la vie d’une personne, les jours où l’on rencontre un nouvel amour fou sont en réalité fort peu nombreux. Mais les jours qui nous offrent de porter en son cœur un tel amour sont innombrables ! Il n’y a certainement pas plus de personnes qui peuvent aimer toute leur vie d’un amour passionné que celle que l’on a rencontrée un jour…"

encore un texte de LIU Yanmin

le 21/11/2007 à 14h44

LA REVELATION DES PORCS-EPICS


 

 


Un texte de LIU Yanmin, née en 1964, extrait de " nuren shi shangdi pailai chengjiu nanren de " (Les femmes sont envoyées par dieu pour sauver les hommes) paru dans le Fujian (Chine) en 2007.

 

Texte traduit du chinois par F.Pauchot


 

 

Récemment, j’ai lu cette histoire :

Par un jour d’hiver glacial, une groupe de porcs-épics se rassembla pour se tenir chaud, mais à cause de ces longues aiguilles qui couvrent leur corps, à peine furent-ils serrés les uns contre les autres qu’ils se séparèrent aussitôt. Mais la nécessité de se protéger contre le froid les contraint à se réunir à nouveau, mais toujours, à cause des piqûres qu’ils s’infligeaient les uns les autres, ils se dispersèrent à nouveau. Ceci se répéta plusieurs fois de jusqu’à ce qu’ils trouvent enfin la distance entre eux qui les préservaient des piqûres tout en leur offrant de jouir de la chaleur échangée entre eux.

Je ne sais comment, à peine eus-je fini de lire que ceci m’évoqua l’histoire de Tchaïkovski et de Nadejda Von Meck.

Tchaïkovski et Madame Meck furent deux amants qui s’aimèrent sans jamais se rencontrer. Meck avait une passion dévorante pour la musique, elle était une riche veuve avec plusieurs enfants. Lorsque Tchaïkovski était plongé dans la plus grande solitude et la plus grande déprime, elle ne faisait pas que le secourir matériellement, elle le consolait et le stimulait du mieux qu’elle pouvait dans son inspiration créatrice. Elle le poussa ainsi, petit à petit, jusqu’au plus haut du panthéon des compositeurs. Les œuvres les plus célèbres de Tchaïkovski, la Quatrième Symphonie et la Symphonie " Pathétique ", ont été crées pour elle.

La raison pour laquelle ils ne se rencontrèrent jamais n’est en rien une distance trop grande entre leurs domiciles qui les eût séparés. Au contraire, il leur arriva de vivre à un jet de pierre l’un de l’autre. La vraie raison tient dans ce qu’ils craignaient qu’à leur amour, aussi vaporeux et informel que l’était le monde à l’origine, plein des plus grandes promesses, ne viennent se substituer des considérations matérielles et quotidiennes du moment même où ils se seraient unis.

Mais il se produisit fatalement une rencontre. Ce fut un jour d’été. Tchaïkovski et Meck avaient convenu d’un arrangement, d’un modus vivendi : si l’un sortait, l’autre restait à la maison. Mais il se trouva qu’un jour il y eut un raté dans ce plan, les deux sortirent au même moment et, en suivant l’avenue, leurs calèches se rapprochèrent. Lorsque les deux voiturent se frôlèrent, Tchaïkovski, sans savoir pourquoi, leva la tête et croisa le regard de Meck. Leurs yeux se croisèrent quelques secondes, Tchaïkovski se redressa sans dire un mot, Meck fit de même et ordonna à son cocher de continuer d’avancer. Aussitôt qu’il fut rentré chez lui, le compositeur écrivit cette lettre : " Veuillez me pardonner d’avoir été si maladroit ! Je vous aime plus que toute autre personne, je vous chéris plus que n’importe quoi au monde. "  De toute leur existence, ce fut là leur seul contact rapproché….

Quand on y repense maintenant, Tchaïkovski et Meck ont su créer dans la distance un amour sublime et merveilleux et sur lequel les contingences de ce mode n’avaient aucune emprise, une passion idéale pétrie d’une énergie enfouie au fond de l’âme. Ils étaient lucides, et n’ont jamais laissé l’accomplissement du désir les dominer, écartèrent cette passion de la raison raisonnante et le sublimèrent dans les plus hautes sphères, dans des sentiments parfaits, une histoire éternelle….

Dans la vie de tous les jours, la distance peut-être magique, et pleine d’espérance : quand vous êtes loin de la personne que vous aimez, la distance vous fait brûler d’impatience, nuit et jour. Parfois, elle est comme un refus ("refus-….ge " ? …) : lorsque entre vous et votre ami ou amant c’est " à la colle ", gluant, " sentimental-dégoulinant " et que ceci vous lasse, vous étouffe.

Il y a des gens qui maîtrisent la distance, qui en font un espace magnifique où amour et amitié gardent leur pleine valeur. D’autres ne sauront jamais quel goût peut bien avoir la distance, la tenant tantôt pour un bienfait, tantôt pour un enfer.

D’un point de vue féminin, la distance est comme le feu qui prodigue une douce chaleur ou peut vous réduire en cendres. D’un point de vue masculin c’est de l’eau qui vous porte comme elle peut vous noyer. En ce qui concerne l’amour, la distance n’a pas la valeur d’une mesure, elle est la qualité et le mode des relations.

Si, comme les porcs-épics, vous cherchez la distance idéale, il ne s’agit pas seulement d’un art d’aimer, mais, au sens large, d’un art de vivre.

 

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