Lors de mes examens de licence, j'ai eu, entre autres, à étudier pour les commenter 14 textes chinois. Beaucoup d'entre eux proviennent de manuels scolaires chinois pour lycéens, et sont selectionnés pour leur valeur littéraire, bien supérieure aux fadaises grises, tristes et indigentes des années Mao. D'autres textes proviennent d'un magazine, DUZHE ("lecteur"), très en vogue en Chine aujourd'hui, qui présente des dizaines de textes dont beaucoup sont d'auteurs inconnus, voire anonymes. Après la catastrophe de la "Révolution Culturelle", s'est développé en Chine une littérature dite "des cicatrices" (Shanhen Wenxue) : les chinois parlent des blessures morales infligées à eux-mêmes par les cruels délires maoïstes. Ce sont des chinois qui prennent le parole au coeur d'un monde qui les a écrasés, et qui les écrase encore pas mal. Ce type de littérature est très largement répandu maintenant dans la population, comme en témoigne ces essais parfois timides dont regorge le magazine DUZHE. C'est un espace qui permet à des citoyens lambda de s'exprimer. En ce sens, c'est une sorte de blog sur papier...
Parmi ces 14 textes à présenter à l'oral pour les examens, je n'ai pas résisté à l'envie de vous traduire l'un d'eux. Le polycopié ne précise pas le nom de l'auteur, mais il est certain qu'il s'agit d'une femme. Le voici :
"Je ne regrette rien !
Pour moi, la vie a été tantôt généreuse, tantôt indifférente. Tantôt elle m'a donné de la force, me tirant, optimiste, vers le haut ; tantôt elle m'infligeait des revers, me plongeant dans la désillusion. Tantôt mon coeur s'élevait comme un soleil, tantôt mes pensées plongeaient dans les ténêbres.
Je remercie la vie qui, finalement, semble m'avoir prise en affection, qui m'a enseigné ce principe essentiel qu'il nous faut avoir pour être un véritable être humain : ne rien regretter.
Je suis née dans une région sans long fleuve, sans plaine remarquable, sans hautes montagnes, sans collines moussues. Un lieu où il manque de nourriture, où il manque de vêtements, où il manque d'eau, où il manque de terres fertiles. Mais je ne le regrette pas, et pas du tout parce c'est mon pays natal. Comparé aux villes et aux bourgs, c'est un endroit où l'on a plutôt envie de disparaître de honte cent pieds sous terre, mais c'est un lieu où, générations après générations, la population s'est multipliée, et c'est aussi un lieu auquel, générations après générations, on s'attache, dans sa pauvreté, sans jamais le laisser dépérir malgré l'exode de ses enfants. Après tout, s'il y a bien le soleil en ville, il y a le même ici. Il y a la lune en ville, il y a la même ici....
En entrant à l'école, j'étais pleine d'espoir : je pouvais bien avoir 20/20 à tous mes devoirs. Mais une fois passé la porte de l'école après la classe, je n'arrivais pas à exaucer mes voeux... Mais je ne le regrette pas. Les anciens disaient : "En visant le sommet, on atteint au moins le milieu !" Ce désir d'avoir 20/20 était pour moi comme un phare, une balise, un aimant, et a empli mes années d'école de cette lutte opiniâtre et heureuse. J'ai toujours rêvé d'avoir 20/20, je n'ai pas pu intégrer l'université "Beida" (NDT : l'université de Pékin), tout juste ai-je finalement pu entrer à celle de Lanzhou ( ndt : capitale de la province du Gansu, ouest de la Chine, plutôt pauvre et déserte)
J'ai toujours rêvé d'être une romancière, mais mon emploi, aujourd'hui, consiste à confectionner des robes de mariée. Je ne regrette rien. Certes pas parce que j'aurais perdu tout esprit de lutteur, mais c'est comme si, en voulant atteindre le soleil, je ne pouvais emporter avec moi que le clair de lune. Ainsi, j'emporte au moins la pleine lune dans ma peine, et ceci est merveilleux, bien sûr ! Et je savoure ces deux phrases : "Quand on s'impose de planter des fleurs, les fleurs ne poussent pas ; Quand on laisse pousser les saules, les saules sont florissants. " (Ndt : ceci renvoie au texte "Guo le chameau" qui se trouve dans le petit livre que je vous ai offert l'an dernier...) Bien sûr, ceci nécessite d'être disposé à la solitude (Ndt : mot-à-mot : "ëtre doux, sucré, à la solitude") et se contraindre au travail patient de la terre.
Un ami m'a demandé : "Tu ne fumes pas, tu ne bois pas, tu ne joues pas aux cartes, tu ne danses pas... Est-il vraiment possible que tu ne regrettes rien ?"
"Je ne regrette rien !" : ma réponse est franche et sincère. Je crois que chacun a ses propres règles de vie, et qu'il n'est en rien nécessaire d'être dominé par telle ou telle dépendance sous prétexte que celle-ci est courante et approuvée. Il ya des gens qui prennent des airs de héros virils dans leurs excès d'alcool, il y a des gens qui prennent l'air dégagé des hommes valeureux en fumant leurs cigarettes, d'autres qui tuent leur ennui dans les cartes, d'autres enfin qui croient tout savoir de leur corps et de leur âme parce qu'ils dansent grâcieusement. Je comprends les gens, mais moi, je suis moi. Et d'ailleurs, cette "quadruple abstinence" (tabac, alcool, jeux et danse) dégage un horizon en deça et au-delà duquel chacun se trouve selon ses actes : les fumeurs ne pourront jamais connaître le goût d'une vie entière passée sans fumer, et ceux qui brutalisent leur personne à force d'ivresse alcoolique ne sauront jamais non-plus ce qu'ils pourraient devenir dans les yeux de ceux qui restent lucides.
Pourquoi la vie devrait-elle être entièrement consacrée à "ce que l'on veut" ? Tout ce qui se passe quand le coeur s'abandonne est éphémère, et il n'y a que le "je ne regrette rien" qui nous permette d'avoir le coeur libre et abandonné. Quand j'ai fait quelque chose de travers, je ne le regrette pas, je peux le rectifier, et peut même l'améliorer. Je voulais enfanter une fille, j'ai eu un garçon, je ne regrette rien, puisque la nature l'a voulu ainsi, et c'est comme cela...
Je ne regrette rien, vraiment, rien ! Parce que je ne regrette rien, je peux conserver éternellement un esprit serein." (Trad : FP)